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samedi 18 octobre 2008

Jean-Claude Vannier : "Gainsbourg avait un énorme besoin de reconnaissance"

La Cité de la musique, à La Villette, consacre, à partir du 21 octobre, une exposition à Serge Gainsbourg. A cette occasion, l'institution parisienne organise deux concerts événements, les 22 et 23 octobre. Jean-Claude Vannier dirigera avec orchestre, musiciens d'origine et invités de marque, l'album mythique Histoire de Melody Nelson, qu'il avait composé avec Serge Gainsbourg entre 1970 et 1971, et L'Enfant assassin des mouches, étrange disque solo (aujourd'hui réédité), enregistré en 1972. Une première en France, mais pas en Angleterre, où le spectacle avait déjà triomphé, au Barbican Center de Londres, le 21 octobre 2006.


Homme de l'ombre ayant concilié de multiples arrangements et compositions à succès (pour Johnny Hallyday, Michel Polnareff, Claude Nougaro, Maurane...) et une carrière de chanteur et de musicien excentrique, cet éternel dandy raconte au Monde ses années Melody.

Pourquoi les chansons d'Histoire de Melody Nelson n'ont-elles jusqu'ici jamais été présentées sur scène en France ?

A sa sortie, l'album n'a pas marché. Quand Serge a vu que cela ne faisait pas frissonner les foules, il a laissé tomber. Je crois même qu'il n'a jamais interprété un seul de ces morceaux sur scène. Quand des Anglais m'ont proposé de diriger Melody Nelson et L'Enfant assassin des mouches, à Londres, ils étaient tellement dithyrambiques, que j'ai cru à une blague. Ils m'ont donné de vrais moyens, avec, par exemple, l'orchestre de la BBC et des invités prestigieux comme Jarvis Cocker ou Mick Harvey. Le Barbican était plein quatre mois avant le spectacle. Le soir du concert, les gens applaudissaient, hurlaient. J'avais du mal à réaliser. A Paris, nous serons accompagnés par l'Orchestre Lamoureux et des invités comme Brigitte Fontaine, Brian Molko (de Placebo), Daniel Darc ou Mathieu Amalric.

Comment avait été conçu, à l'origine, cet album-concept ?

J'ai rencontré Serge en 1969. Nous avons commencé à travailler ensemble pour la musique de Paris n'existe pas, un film de Robert Benayoun. Il m'a ensuite parlé d'un projet d'album, dont il n'avait que le titre : Melody Nelson. J'avais quelques compositions déjà prêtes. J'ai enregistré ensuite avec les musiciens de l'Opéra de Paris et les choeurs des Jeunesses musicales de France. Serge a écrit ses textes sur ces musiques. L'intrigue de Melody Nelson s'est construite tardivement. Nous avons enregistré beaucoup de choses qui n'ont pas été gardées. Il existe même une version d'une chanson où Serge avait réussi à caser le mot "ras-el-hanout". Il cherchait une rime en "out", je lui avais suggéré ce mélange d'épices oriental. J'ai encore ces bandes, mais je ne fouillerai pas dedans, ce serait irrespectueux.

Comment s'est passé l'enregistrement ?

J'aimais l'ambiance cosy des studios londoniens. Les tapis s'étalaient dans le studio, cela lui donnait des airs d'appartement. Les musiciens anglais de l'époque n'étaient pas des rockers sauvages. Ils mêlaient leur modernisme à un côté "thé de 5 heures" que j'aimais beaucoup. La qualité des musiciens a fait beaucoup pour le disque. Quelque temps après, notre bassiste Herbie Flowers a joué dans Walk on the Wild Side de Lou Reed. Quand Herbie a su que nous montions ces concerts, il m'a dit : "Je viens ! A n'importe quel prix."

Comment se fait-il que vous soyez plutôt connu comme l'arrangeur de Melody Nelson que comme son compositeur ?

J'ai pourtant composé l'essentiel de la musique. Serge a mis son nom en gros et le mien en plus petit. Il tirait parfois la couverture à lui, cela a d'ailleurs provoqué des brouilles avec certains de ses collaborateurs. Il avait un énorme besoin de reconnaissance. Nous n'avons travaillé que trois ans ensemble, mais nous sommes restés amis jusqu'à sa mort.

Il avait participé à votre album L'Enfant assassin des mouches ?

Le producteur de Mike Brant, pour lequel j'avais composé quelques succès, avait voulu me remercier en m'offrant de produire un disque à ma convenance. Lors de l'un de ces après-midi que je passais souvent rue de Verneuil (chez Serge Gainsbourg), j'ai fait écouter l'enregistrement à Serge. La nuit suivante, il a écrit un petit conte sur un enfant tortionnaire de mouches qui finit tué par elles. L'album était déjà mixé, c'était un disque instrumental sans volonté narrative. Mais le texte de Serge, reproduit dans le livret, a éclairé cette musique d'une lumière particulière. Le disque n'est jamais sorti, car le producteur a fait faillite. Nous n'en avons pressé que quelques centaines d'exemplaires.

Des années après, l'album est devenu culte. Il a fini par être réédité en CD. Dans les pays anglo-saxons, on m'en parle autant que de Melody Nelson.

Dans L'Enfant assassin des mouches, pourquoi avoir mélangé tension bruitiste et envolées de cordes ?

La "jolie musique" ne m'intéresse pas. Les moments d'émotions passent aussi par des tensions, de l'humour, des dissonances. J'ai toujours aimé mettre les défauts en lumière. Les musiques de Melody Nelson sont aussi riches de ça.

Source: Le Monde

jeudi 16 octobre 2008

«Tu seras Cole et je serai Porter»

La genèse de «Melody Nelson»

Le musicien Jean-Claude Vannier dévoile les secrets de fabrication de l'album mythique de Gainsbourg, dont il fut l'arrangeur, le coauteur et le complice

La première fois que j'ai vu Serge, c'était dans sa maison de Chelsea. Un directeur artistique de chez Warner, Jean-Claude Desmarty, avait organisé la rencontre. Rencontre un peu catastrophique, en Noël 1969. La veille, j'avais passé une nuit arrosée avec Etienne Roda-Gil et des copains qu'il avait récupérés dans les catacombes. Le matin, je prends l'avion pour Londres, dans un état déplorable. A la douane, j'avais la trouille. A l'époque, on était obligé de passer des billets de banque dans ses chaussures, car on n'avait pas le droit de sortir la carte Bleue de France pour je ne sais plus quelles restrictions économiques.
Au début, Serge me vouvoyait. Il me disait en rigolant : «Vous me devez le respect. Je pourrais être votre père.» D'abord, on a fait la musique de film de «Paris n'existe pas» de Robert Benayoun. Les films dont nous avons composé la musique, Serge et moi, ont un point commun : ils sont nuls. On a fait celle-là à toute vitesse, sur un coin de table. Je ne joue pas très bien du piano et lui encore plus mal que moi. Après, il me dit : «J'ai un disque en préparation. J'ai le titre, mais c'est tout. Ca s'appelle «Melody Nelson».» Desmarty avait déjà convoqué les musiciens : le bassiste Herbie Flowers, qui a joué dans «Take A Walk On The Wild Side» de Lou Reed pour 30 dollars, Vic Flick, qui joue la guitare sur le thème de «James Bond»... Il me dit : «Est-ce que tu as des chansons dans tes tiroirs ?» Mes tiroirs méritoires. Je lui montre des mélodies. Serge me dit : «Tu seras Cole et je serai Porter.»

On a enregistré une dizaine de chansons, sur le principe de «Bécassine à la plage», «Bécassine au ski» : «Melody Nelson au zoo», etc. La musique de la «Valse de Melody», on l'avait déjà utilisée dans une pub pour Martini. Puis, de retour à Paris, j'ai convoqué les musiciens de l'Opéra; j'ai fait les cordes, le piano, l'orgue, l'harmonium, les choeurs avec les Jeunesses musicales de France. Ensuite, Serge a écouté les morceaux pendant un mois et il a écrit des paroles par-dessus.
Quand on enregistrait une chanson, Serge et moi, on se demandait toujours : est-ce que c'est aussi bien que «les Petits Pavés» ? «Les Petits Pavés» que j'ai fait chanter à Nougaro et dont on soupçonne Debussy d'avoir écrit la mélodie. C'est plus tard que Serge s'est soucié d'être moderne et d'avoir du succès auprès du public jeune. Il était obsédé par la réussite. Il y a une certaine note dans la «Ballade de Melody Nelson», un la dièse. Il me dit : «Cette note-là ne sera pas jouée dans les bals.» A l'époque, les bals, c'était le critère. Il était obsédé par l'idée que Richard Anthony reprenne une de ses chansons. Ca ne m'intéressait pas du tout. Ce genre de truc nous séparait. J'ai laissé le la dièse. J'ai composé carrément toutes les musiques de «Melody Nelson», même si, pour des histoires de contrat, je ne suis pas toujours crédité. Mais c'est une vieille histoire sans importance. J'étais très jeune, à peine 30 ans, je ne me rendais pas compte de la différence entre un arrangement et une composition.

Serge voulait faire quelque chose de littéraire. Il s'est inspiré d'un sonnet qui figurait comme exemple de versification dans son dictionnaire de rimes. On avait tous les deux le même dictionnaire, à couverture bleue. C'était un poème de Heredia : «Comme un vol de gerfauts, hors du charnier natal...» D'où le côté un peu emphatique de «Melody» et de «Cargo culte». Et la musique un peu ronflante de l'alexandrin. Au départ, Serge ne voulait écrire que des sonnets pour le disque. Mais ça ne collait pas. Parfois, on se téléphonait dans la nuit. Une fois, il cherchait un truc arabe pour les paroles de la chanson «Melody». Il me dit : «Qu'est-ce qui est arabe ?» Je suis allé chez l'épicier en bas de chez moi. J'y ai glané le mot ras el-hanout, qui désigne un mélange d'épices. Une autre fois, il cherchait un nom de Rolls-Royce, toujours pour «Melody». Mon père, qui travaillait pour les compteurs Geiger et qui a 200 brevets à son actif, m'a envoyé la liste de différents modèles de Rolls. Dans la liste, Serge a choisi la Silver Ghost.
Un an après, on est allés à la Sacem pour voir nos droits d'auteur. Le disque était un four. Une somme ridicule. De quoi acheter des cigarettes. Quand Serge a vu le chiffre, il a cru que c'était une erreur. Il n'a plus jamais fait «Melody Nelson» sur scène. Ensuite j'ai enregistré «l'Enfant assassin des mouches». Un album instrumental, qui n'est jamais sorti. Je le fais écouter à Serge, rue de Verneuil. Il était assis sur son vieux fauteuil de dentiste et il m'installait sur le prie-Dieu. «Ca te va bien», me disait-il. C était son côté pervers. J'étais blond et très goy à côté de lui. Je suis d'origine protestante. Lui, il était juif quand ça l'arrangeait. Même s'il a eu aussi des problèmes avec les antisémites. Il me dit : «Laisse-moi la nuit et on s'appelle demain.» Il a composé un conte cruel à partir de la musique. Aujourd'hui, «Melody Nelson» et «l'Enfant assassin des mouches» font l'objet d'un culte surprenant. En 2006, quand j'ai rejoué ces deux disques au Barbican Centre de Londres avec l'orchestre de la BBC, il y avait 3 500 personnes debout, qui hurlaient. Moi qui ai joué parfois devant sept personnes dans des caves improbables de province, je ne suis pas habitué à ça.

«Histoire de Melody Nelson» et «l'Enfant assassin des mouches» : Cité de la Musique, mercredi 22 et jeudi 23 octobre à 20 heures. Avec Brigitte Fontaine, Mathieu Amalric, Brian Molko, Alain Chamfort, Daniel Darc... Mise en scène : Clémence Weill. Direction : Jean-Claude Vannier.

Jean-Claude Vannier

Né en 1943 à Bécon-les-Bruyères, Jean-Claude Vannier a appris l'art de l'orchestration dans un «Que sais-je ?». Auteur, interprète, compositeur, il a réalisé mille arrangements, pour Brigitte Fontaine, Johnny Hallyday, Michel Polnareff, Barbara, Claude Nougaro ou Jane Birkin.

Par Fabrice Pliskin, Le Nouvel Observateur

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